par JosephdeJesus sur Lun Avr 20, 2009 10:54 pm
Je suis un "rapatrié d'Indochine", d'abord replié de Hanoï à Saïgon en 1954, quand le Nord était remis au régime de Hô-chi-Minh et le Sud avait accepté de recevoir des réfugiés n'ayant pas d'affinités avec ce dernier (catholiques, Français,...).
Puis en 1958, rapatrié de Saïgon à Marseille par voie maritime.
Belle croisière sur un paquebot mixte (c'est-à-dire aussi un cargo) passant par plusieurs grands ports de l'Inde, par la Mer Rouge et le Canal de Suez (alors en crise et occupé par des forces armées), et la Méditerranée à la riche et antique Histoire... En tout cas pour un enfant de 9 ans, c'était merveilleux.
J'ai des ancêtres français, et des ancêtres viêtnamiens. Les Français le sont depuis le XVIIe siècle, les premiers étant émigrés d'Espagne dans la France de Louis XIV... Pour les Viêtnamiens, eh bien, je pense qu'ils ont toujours été viêtnamiens, de Hanoï et de Nam Dinh (province catholique à 90%, et qui en a bien souffert depuis, sans jamais se départir de sa fidélité). Quoique ma mère avait un genre faisant curieusement penser à une Japonaise, en tout cas à l'un des types ethniques japonais, ainsi qu'un de mes frères.
Ma grand-mère, donc, était hanoïenne. Elle n'a jamais eu la nationalité française n'étant pas mariée, mais comme maman d'un Français (mon grand-père paternel étant français métropolitain), elle était du voyage (je récuse le "politiquement correct" qui ne voit que du mal dans le passé de notre chère France).
Ce ne furent pas mes parents qui m'ont enseigné la passion de l'amour du prochain, de la charité chaleureuse et d'un naturel désarmant, ce fut elle et elle seule.
Mes parents m'emmenaient à la messe, mais je n'y comprenais rien... Jusqu'au jour où nous emménageâmes à Paris, et où je m'engageai avec mon jeune frère Pierre comme enfant de choeur, à la paroisse St Leu-St Gilles de Paris 2e (j'avais presque 10 ans et mon frère, 8). D'un autre côté, l'équipe paroissiale, prêtres comme laïcs, ont fait de leur mieux (c'est-à-dire des merveilles) pour nous accueillir, nous qui n'avions à la limite même pas de vêtements d'hiver, à part ceux donnés par le Service social qui nous a rapatriés.
Pourtant, Maman était une femme pieuse et de très bon coeur. Mais curieusement, même si elle avait essayé de m'éduquer, je n'en ai pas gardé grand-chose.
Par contre, Grand-Mère était mon "idole". A Hanoï, mes parents m' "abandonnaient" des demi-journées ou des journées entières chez elle, dans sa minuscule boutique. Je la voyais, bonne vivante qui ne m'a jamais parlé du Bon Dieu, qui ne nous a jamais accompagnés à la messe (en France, oui, mais elle a vite quitté ce monde, quel dommage !), qui aimait boire ses petites coupelles d'alcool de riz avec ses "copines" en riant et en jasant (comme on dit au Québec)... A propos, à l'âge de 4 ans, j'étais admis comme un membre de cette joyeuse compagnie de quadragénaires !
La nounou qui nous gardait mon petit frère et moi était scandalisée par mon langage : c'était celui d'un adulte, et même d'un quadragénaire ! Je discutais des vieilles légendes, de l'amour et de la mort, du sacrifice pour les êtres aimés, pouvais chanter de vieilles chansons narrant les grands drames d'amour d'antan... Alors, comme mes parents avaient un goyavier, elle me donnait les goyaves vertes, dures comme du bois, et de belles goyaves mûres, tendres et parfumées, à mon petit frère.
Et je disais toujours, adorant mon petit frère tout comme elle : "Je préfère les goyaves vertes". Pierre et moi sommes toujours restés proches l'un de l'autre, il a 58 ans aujourd'hui.
Mais revenons à ma grand-mère.
Entre ma naissance et 1954, Hanoï était une ville où les pauvres, sinon les misérables, ne manquaient pas ! Et Grand-Mère gardait toujours en réserve un grand récipient de terre contenant du riz cru. Elle en donnait au passant pauvre qui n'avait même pas vraiment besoin de demander, parce qu'elle n'aurait jamais accepté d'offenser si peu que ce soit la dignité d'un pauvre homme.
Je l'ai même entendu un jour, moi un petit bonhomme âgé de 4 ans, émerveillé, dire "merci" à celui à qui elle faisait un don, avec toujours son sourire si gentil qui est gravé au plus profond, aujourd'hui, dans mon coeur.
Un jour, je devais avoir environ 5 ans, donc vers 1953, elle me gardait pour la nuit. Sans doute, mes parents "sortaient" et ainsi, laissaient leur bambin à la garde de la Grand-Mère.
Or elle avait fermé les volets en bois de sa boutique, et allait me coucher, en me racontant une des histoires dont elle avait le secret et dont je raffolais, autant que lors des réunions pour "prendre le thé" avec ses amies... Et j'ai entendu, à travers les volets et la porte, les pleurs d'un enfant.
Etrange ! Comment se faisait-il qu'un enfant se trouvait là, au coeur de la nuit, dans la rue, sur le trottoir devant la petite boutique et habitation de Grand-Mère ?
Je lui ai demandé d'ouvrir, car il me fallait voir.
Elle le fit de bonne grâce (il se pourrait qu'une autre qu'elle m'eût raisonné, et refusé d'ouvrir).
Or je découvris plusieurs préadolescents et un enfant, peut-être un ou deux adolescents, qui dormaient sur des linges de fortune, sur le trottoir, et le plus petit pleurait.
Peut-être un des plus grands, un de ses frères, l'avait rudoyé.
Peut-être leurs parents avaient-ils été tués par cette guerre qui n'en finissait pas....
En tout cas, je n'avais pas encore tout-à-fait compris ce qu'était la guerre, les opérations militaires se passant surtout dans la campagne et les montagnes... Et l'on n'en parlait surtout pas aux enfants !
Mais lisant couramment d'abord le viêtnamien puis le français, je n'ai pas abandonné, et à force de scruter les journaux et revues dans les deux langues, je compris, à peu près à cette époque, que des milliers d'hommes s'entre-tuaient avec d'autres milliers d'hommes qu'ils ne connaissaient pas, avec qui donc ils n'avaient aucune raison personnelle de se battre et surtout de tuer ou de risquer d'être tué.
Cela me fit une impression affreuse, douloureuse.
Mais ce fut la découverte des malheureux enfants qui me fit réellement "craquer". Je ne me souviens plus ce que Grand-Mère a fait pour ces pauvres enfants, mais je me souviens que j'ai pleuré au moins une journée entière, la pauvre Grand-Mère ne parvenant pas, avec son admirable tendresse, à me consoler.
Enfin je séchais mes larmes, ayant trouvé une chose à faire, une sorte de solution : j'allais cesser de jouer une fois pour toutes, ranger mon autorail, mon train électrique, mon petit paquebot muni d'une véritable machine à vapeur chauffée à l'alcool, mon fusil à plomb (avec lequel je ne tirais que sur des cibles en carton, n'ayant jamais voulu faire de mal à mes amis les oiseaux), dans les placards. Et à la place, je lirais tout ce qui me tombera désormais dans la main : encyclopédies, dictionnaires, livres d'histoire, romans, etc.
Et croyez-moi si vous le voulez, le hasard n'existe pas. Mes parents étaient encore relativement fortunés à cette époque, et avaient loué un local à un libraire qui en a fait sa boutique. Ce libraire ayant remarqué que le fils du propriétaire adorait lire, m'a offert tous ses invendus, et à 5 ans, je possédais une pleine chambrée de livres de toutes sortes.
Je mettais même mon père à contribution quand je ne comprenais pas le vieux Petit Larousse que nous possédions. Pourtant, lui n'était pas un père commode !
Ce qui fait que, peu après notre arrivée en France en mars 1958, je me suis procuré pour la première fois par mes propres moyens mon premier livre de poche (en fait, je l'ai échangé à un autre enfant contre un oeuf qu'une poule a pondu en pleine nature, je ne sais pourquoi !), et j'arrivai vite à mon régime de croisière : à 10 ans, je lisais assez couramment un livre de poche par jour, pas forcément de la qualité, puisque c'était souvent du Fleuve Noir Anticipation, mais aussi de bons livres que j'allais emprunter à la Bibliothèque municipale.
A l'école, à Paris 2e, ce fut un grand succès : à Noël 1958, j'ai été déclaré meilleur élève de toute mon école (primaire + cours complémentaires), et choisi pour la représenter à l'Arbre de Noël de l'Elysée.
Or le Général de Gaulle revenait au pouvoir, appelé par le Président René Coty lui-même, alors que cette année-là, rien ne marchait plus en France : guerre d'Algérie, blocage de la vie politique caractéristique de cette fin de IVe République...
Et ce fut lui qui nous accueillit au Palais de l'Elysée, nous les gamins de Paris, chacun le premier de son école, évidemment...
Je me souviendrai toujours de cette phrase du grand homme : "Mes enfants, la France n'a pas besoin de chercheurs, elle a besoin de trouveurs !"... Il l'a ensuite répété devant d'autres auditoires, devant des adultes cette fois...
Voilà, ce que j'ai écrit est un fatras et un brouillon, mais c'est à l'honneur des Grand-Mères, sans qui nous ne serions pas grand-chose !
Bénies soient les Grand-Mamans !
Joseph de Jésus